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Le patrimoine : ils ont des chapeaux ronds ?

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Ils ont des chapeaux ronds, vive la Bretagne ! Ils se sont affublés de chapeaux à guides, elles se sont fait des coiffes (bigoudènes !!) en carton comme pour une kermesse des écoles un peu ringarde. Et c’était pourtant annoncé comme une fête BRETONNE. Tout cela fait une drôle de conception de notre patrimoine.

L’authentique et le frelaté

Pas besoin de chercher loin dans nos albums de famille pour trouver une coiffe authentique de chez nous. Comme celle-ci :

| Mais Amazon vous propose à peu de frais un déguisement complet de bigoudenne pour 41,90€. Et vous pouvez ajouter le chapeau à guides pour 6,50€.

Le droit à la rigolade

Loin de moi l’idée de jouer les rabat-joie : on a le droit de se déguiser, de se travestir, de danser sur la chanson de Strollad (un groupe vendéen !) A St-Malo. Comme de faire tourner les serviettes. Mais cette fête était censée, selon la communication officielle, célébrer « les valeurs de la région : l’ouverture d’esprit, la convivialité et le sens de la fête. »

Heureusement que des musiciens de bon niveau ont offert aux amateurs l’occasion d’apprendre et danser les danses traditionnelles avec en bouquet final le fest-noz organisé par l’Office de Tourisme Intercommunal (les Estivales).

Ne disons rien du cochon grillé - c’est excellent – mais ce n’est pas plus traditionnel ici que le méchoui ou la pizza. Car, s’il est un plat local qui marque la fête, c’est plutôt la fricassée servie le matin des noces au domicile de la mariée avant le départ de la noce vers l’église.

Le patrimoine bâti : pas seulement les halles et la chapelle St-Michel

La restauration des Halles (1996-1997) et puis celle de la Chapelle St-Michel (2007-2008) ont été deux chantiers que nous avons eu l’honneur de conduire pour la conservation de ces joyaux de notre patrimoine. La création des Festives Halles a été liée à la fin de la rénovation conduite par M. Mouton, architecte en chef des Monuments historiques. Quant à la chapelle St-Michel, elle a été restaurée sous la responsabilité de Mme de Ponthaud, également architecte en chef des Monuments historiques. L’inauguration de la chapelle restaurée avait été marquée par le premier concert des Rencontres de Violoncelles en Morbihan. (En 2017, c’était les 10èmes)

La tentation est forte de considérer la qualité du patrimoine à la mobilisation des « frairies » autour des chapelles ; à cette aune, la chapelle du Bodan, Notre-Dame des Neiges, serait la plus délaissée, et, pourtant, elle est riche de deux retables remarquables : le retable de bois peint, démonté et stocké dans des locaux de la commune en attendant une hypothétique restauration, était bien connu, mais pas forcément apprécié à toute sa valeur. Son démontage, au moment des travaux de 2006-2007, a permis de découvrir un retable en fresque qui a été restauré et protégé.

Note : Personne ne semble aujourd’hui s’intéresser à l’escalier de la Tour Belmont, pourtant remarquable, dont la restauration était inscrite dans une tranche conditionnelle de l’opération Hostellerie Le Guénégo. Il est vrai que l’hôtel Belmont (ancien office de tourisme) a été … privatisé.

Croix de bois, croix de pierre, croix de fer

Récemment, les multiples croix qui parsèment notre territoire ont eu droit à leur nettoyage de printemps. Tant mieux. Signes d’un temps où l’emprise religieuse était massive, les croix en sont les vestiges, qu’il convient de conserver, tout en mesurant qu’elles n’ont pas toutes la même ancienneté : s’il est difficile de dater les Croix Karia (que Stéphane Batigne met en couverture de son ouvrage Lieux de légendes et de croyances),, la grande croix de la rue Joseph Le Brix ne remonte qu’à la mission de 1932.

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Les croix Karia (photo S. Batigne)

Sans parler de la croix qui nous a tous bien fait rire, à la lecture de la tribune de la majorité dans le bulletin de juillet 2017 : « la croix située devant la mairie depuis des temps immémoriaux »...

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Les temps obscurs : 20 av Mannick

Suivant une délibération de novembre 2017, la croix doit être déplacée au Pont-Prié pour commémorer la victoire d’Alain le Grand sur les Normands, une bataille dont on ne sait pas si elle a eu lieu là ou ailleurs ou pas du tout !

Des fours et des moulins

Fours et moulins font bien partie de notre petit patrimoine vernaculaire (le mot veut dire indigène !). Bon nombre de moulins à eau sont encore habités, à défaut d’être encore en état de fonctionner, comme celui de Lançay ; quelques rares moulins à vent subsistent encore, abandonnés ou réduits à l’état de tourelles décoratives. Les fours à pain connaissent un petit renouveau, à l’image de celui de Kervault que nous avions acquis et soustrait à la démolition. Il a été rénové par le chantier Nature et Patrimoine, depuis il a cuit quelques fournées. A chaque fois, on s’extasie sur la bonne odeur du pain frais, la croûte bien dorée, la mie tendre et tiède... Une vision idyllique du passé, la réalité était sans doute bien différente : ce n’était pas tous les les jours, pas tout le temps comme aujourd’hui lorsqu’on passe près d’une boutique de la Brioche câline ou de la Miche dorée. Sans doute pas une fois par semaine, plutôt une fois tous les 15 jours... Même chose pour les galettes, jamais fourrées au jambon-fromage-oeuf. Il faudra en reparler...

Moulin de Lançay, Fête du Pain à Pluherlin. Patrimoine en péril ? Les propriétaires du Moulin de Lançay, qui l’ont restauré pour en faire un lieu ouvert au public, souhaitent transmettre le site qu’ils ont mis en valeur . A Pluherlin, les initiateurs de la Fête du Pain se sentent vieillir et peinent à trouver des successeurs : ils ont accumulé des machines, des instruments aratoires, témoin d’un passé pas si lointain. Rassembler tout ça pour réaliser quelque chose comme un éco-musée, ne serait-ce pas un beau projet à l’échelle de la communauté ?

Landes et noes

Les contraintes imposées par les récentes lois d’urbanisme ont imposé aux élus de se pencher sur la « trame verte et bleue », les continuités écologiques. Elles ont attiré l’attention sur des éléments du patrimoine naturel : gestion des milieux aquatiques, zones humides, haies bocagères, protection des paysages, des écosystèmes, etc. Et parfois, l’idée fait son chemin de conserver ou de restaurer des espaces négligés depuis longtemps.

Ainsi, notre projet de coulée verte le long de la vallée du Tohon revient sous une forme plus réduite avec les travaux imposés pour la continuité écologique autour de Célac. On notera que le projet intégrait une réflexion sur les landes sèches des collines : un vrai sujet pour le patrimoine ! D’ailleurs, la Bintinais, l’écomusée de Rennes Métropole, présente jusqu’au 26 août une exposition remarquable Landes de Bretagne, un patrimoine vivant. Nos voisins de la Vraie-Croix préparent la labellisation de la Lande du Templepour son intérêt patrimonial.

Il y aurait un travail à mener en mobilisant les anciens sur l’évolution des landiers : encore utilisés pour la litière ou par la « vaine pâture », ils ont été défrichés ou au contraire laissés à l’abandon, les ajoncs ont cédé la place à des taillis de bouleaux, puis de chênes et châtaigniers. Les anciennes prairies de fauche tardive, les noes, se sont enfrichées et fermées, sauf quand elles ont été drainées, « assainies » comme on dit ! Là encore, il serait intéressant de recenser les dispositifs de gestion des eaux pluviales qui permettaient de les réguler, de stocker, de retarder leur écoulement. Nous construisons aujourd’hui pour répondre à l’artificialisation des sols des bassins de rétention comme celui du Pont-Plat. La pratique ancienne était bien différente : au fond du talweg (de la casse, selon le mot gallo), l’eau était canalisée, retenue, maîtrisée par une sorte d’avaloir, de micro-pont, ce qui par fortes pluies créait une mare. On pouvait d’ailleurs fermer l’avaloir par une pierre pour inonder/irriguer la noe, et favoriser la repousse après le premier fauchage.

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Deux piles, un tablier, le pont sur l’eau du talweg

Il y aurait encore bien d’autres sujets à creuser à propos du patrimoine : pourquoi ne pas s’intéresser aux transformations de notre territoire au milieu du siècle dernier ? Car à vrai dire, bien peu de choses avaient changé depuis le siècle précédent, et en une trentaine d’années, entre 1950 et 1980, ou à peu près, il y a eu l’électrification, l’adduction d’eau, les routes pour les villages, la mécanisation et l’intensification de l’agriculture, etc. Sans négliger les évolutions qui ont commencé un peu plus tôt : les fermes « modernes » autour des propriétés de Keredren.

Et peut-être bien que plusieurs variétés de pommes conservées au verger du Galinio viennent de cette modernisation due à M. Hérissant.

Loin des fantasmes du folklore

Oui, on a tous le droit à la fête, on a le droit aussi de se fabriquer un passé rêvé (Ah, c’était mieux avant)...Mais notre patrimoine mérite qu’on s’y intéresse, sérieusement.

Publié le dimanche 29 juillet 2018, par Paul Paboeuf.

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